4

L’après-midi, nous prîmes le thé chez Miss Emily Barton.

Nous fîmes le trajet à pied, car je me sentais maintenant assez fort pour aller à Lymstock et en revenir par mes propres moyens. Mais sans doute avions-nous trop largement calculé notre horaire : nous arrivâmes en avance et c’est une solide gaillarde au visage osseux qui vint nous ouvrir. Elle nous dit que Miss Barton n’était pas encore rentrée.

— Mais, ajouta-t-elle, elle vous attend. Alors, si vous voulez bien monter…

La fidèle Florence – ce ne pouvait être qu’elle – nous montra le chemin, gravissant devant nous l’escalier, et nous fit entrer dans une chambre confortable, encore que peut-être un peu trop meublée.

— C’est gentil, n’est-ce pas ? dit la femme, évidemment fière de l’aspect de la pièce.

— Très gentil, affirma Joanna.

— J’ai fait ce que j’ai pu pour que Miss Barton se trouve bien ici, expliqua Florence. Et j’aurais voulu faire plus, parce qu’elle ne mérite pas ce qui lui arrive. Cette femme-là devrait être chez elle, dans sa maison, et non pas ici, comme une réfugiée !

Florence, qui était un véritable dragon, posait alternativement sur ma sœur et sur moi un regard chargé de reproches. Je me dis que, décidément, nous n’étions pas dans un bon jour. Aimée Griffith et Mary avaient « ramassé » Joanna, le matin. Maintenant, j’écopais avec elle.

— J’ai servi à « Little Furze » comme femme de chambre pendant quinze ans, ajouta Florence.

Injustement accusée, Joanna essaya de se défendre.

— Miss Barton voulait louer sa maison, dit-elle. C’est un agent qui nous l’a proposée…

— Elle était bien forcée ! Elle ne dépense presque rien, elle ne mange presque pas, mais ce n’est pas pour ça que le gouvernement la laissera tranquille ! Il exige sa livre de chair, tout pareil !

Je hochai tristement la tête.

— Il y avait de l’argent, au temps de la vieille Mrs. Barton, reprit Florence. Et puis, elles sont mortes les unes après les autres ! Toutes soignées par Miss Emily. Elle était très patiente, elle ne se plaignait jamais, mais ce métier-là l’a usée ! Et puis, par là-dessus, sont venus les ennuis d’argent. Il paraît, c’est elle qui me l’a dit, que les valeurs ne rapportent plus autant qu’autrefois. Le gouvernement devrait avoir honte…

— Presque tout le monde a été touché de cette façon-là, dis-je.

Cette remarque ne devait pas adoucir l’intransigeante Florence.

— C’est possible ! Seulement, il y a des gens qui ont l’habitude des chiffres et qui savent se défendre. Elle, non ! Elle a besoin de quelqu’un, toute seule elle est perdue… Mais, aussi longtemps qu’elle sera avec moi, je veillerai à ce qu’elle ne soit la dupe de personne ! Je ferais n’importe quoi pour Miss Emily !

Elle nous considéra longuement, comme pour bien nous signifier que c’étaient là propos dont nous devions faire notre profit, puis se retira, fermant soigneusement la porte derrière elle.

— Est-ce que tu ne te sens pas devenir vampire ? me demanda Joanna. Moi, j’ai un peu cette impression en ce qui me concerne. Que diable avons-nous fait aux gens pour qu’ils nous traitent de cette façon ?

— Le fait est, dis-je, que nos affaires vont mal. Megan en a assez de nous, Mary trouve que tu ne sais pas gouverner une maison et la fidèle Florence a de nous deux une triste opinion !

— Ce que je me demande, murmura Joanna, c’est la véritable raison du départ de Megan !

— Elle s’ennuyait.

— Je ne crois pas. Ce ne serait pas plutôt quelque chose qu’Aimée lui aurait dit ?

— Ce matin, quand elles parlaient sur le pas de la porte ?

— Oui. Elles n’ont pas bavardé longtemps, mais…

Je finis la phrase :

— Mais Aimée sait employer son temps. Elle peut fort bien…

La porte s’ouvrait devant Miss Emily Barton. Elle était très rouge, un peu hors d’haleine et paraissait très excitée. Ses yeux brillaient.

— Je suis en retard, dit-elle, et je m’en excuse. Je suis allée faire quelques courses en ville et, les gâteaux de la pâtisserie ne m’ayant pas paru très frais, j’ai été jusque chez Mrs. Lygon. J’achète toujours mes gâteaux en dernier, de façon à en avoir qui sortent du four. Je suis navrée de vous avoir fait attendre…

— C’est notre faute, déclara Joanna. Nous étions en avance. Nous sommes venus à pied et Jerry marche si vite maintenant que nous arrivons trop tôt partout !

— Ne dites pas que vous arrivez trop tôt ! On n’arrive jamais trop tôt chez ses amis !

La vieille demoiselle donnait, ce disant, quelques tapes d’amitié sur l’épaule de ma sœur. Joanna était ravie. Il se trouvait enfin quelqu’un pour lui dire des choses gentilles !

Miss Barton se tourna vers moi avec un sourire un peu timide. Un peu, pensai-je, le sourire qu’elle aurait eu si on l’avait mise en présence d’un tigre après lui avoir donné l’assurance qu’il était pour le moment inoffensif.

— C’est très aimable à vous, monsieur Burton, d’être venu prendre le thé. Les messieurs aiment peu le thé…

Pour Emily Barton, je pense, les hommes passaient le plus clair de leur temps à boire du whisky et à fumer des cigares, ne s’interrompant guère que pour séduire les filles du village ou les femmes déjà en puissance de mari. Quand, plus tard, je lui fis part de cette observation, Joanna me répondit que Miss Barton aurait sans doute bien aimé rencontrer un homme taillé sur ce modèle, mais qu’elle ne l’avait malheureusement jamais trouvé.

Miss Emily, cependant, s’activait dans la pièce. Elle disposa devant nous de petites tables et prit soin de nous donner des cendriers. Peu après, Florence entrait, apportant sur un plateau le thé et les tasses, de superbes tasses de la manufacture royale de Derby, qui devaient être la propriété de Miss Barton. Le thé était un excellent thé de Chine, les sandwiches, les tartines et les petits gâteaux étaient parfaits et en nombre suffisant.

Florence rayonnait. Elle regardait Miss Emily un peu comme une maman qui s’amuse de voir sa petite fille faire la dînette avec ses poupées. La vieille demoiselle nous pressait de manger et je me rendais compte que Joanna et moi, nous représentions dans sa vie une grande aventure : nous étions des gens qui venaient de Londres, pays pour elle mystérieux et compliqué.

Naturellement, la conversation roula surtout sur les événements locaux. Miss Barton parla avec enthousiasme du docteur Griffith, charmant homme et excellent médecin. Elle célébra aussi les mérites de Mr. Symmington. Il connaissait admirablement la loi et lui avait fait récupérer une certaine somme d’argent qu’elle avait payée en trop au percepteur et qui, sans lui, eût été irrémédiablement perdue.

— Il adore ses enfants, ajouta-t-elle, et il est vraiment lamentable que les pauvres petits soient aujourd’hui sans maman ! Elle n’avait jamais été très forte, sa santé était mauvaise depuis quelque temps et, pour moi, quand elle s’est tuée, elle n’était plus elle-même ! Si elle avait su ce qu’elle faisait, elle aurait pensé à son mari et à ses enfants !

— Cette lettre anonyme, dit Joanna, avait dû la frapper terriblement !

Miss Barton rougit et c’est sur un ton de reproche qu’elle répondit :

— C’est une chose dont il est bien désagréable de discuter, vous ne trouvez pas ? Je sais qu’il y a eu des… lettres anonymes, mais, si vous voulez bien, nous n’en parlerons pas. Ce sont de vilaines choses qu’il vaut mieux ignorer.

Le sujet fut donc laissé de côté. On s’occupa d’Aimée Griffith.

— C’est une femme admirable ! déclara Emily Barton. Elle a une énergie extraordinaire, elle sait manier les filles et, pour organiser quelque chose, elle est étonnante ! C’est elle qui donne la vie à Lymstock ! De surcroît, elle est très dévouée à son frère et je trouve ça très bien !

— Vous ne croyez pas qu’il juge parfois excessive la sollicitude dont elle l’entoure ? demanda Joanna.

Emily Barton regarda ma sœur comme si cette supposition la choquait.

— Elle lui a sacrifié bien des choses ! répondit-elle.

Joanna n’insista pas et s’empressa de changer de sujet de conversation. On parla de Mr. Pye. Sur lui, Emily Barton hésitait à se prononcer. Tout ce qu’elle pouvait dire, c’est qu’il était gentil. Très gentil. Il avait de l’argent, il était très généreux. Évidemment, il lui arrivait de recevoir des visites bien curieuses mais il ne fallait pas oublier qu’il avait beaucoup voyagé. Les courses à travers le monde élargissent votre horizon, mais elles vous pourvoient d’étranges relations.

— J’ai souvent souhaité partir en croisière, dit Emily Barton avec regret. Ce doit être si intéressant !

— Pourquoi n’en faites-vous pas une ? demanda Joanna.

Cette transposition de son rêve dans la réalité possible sembla alarmer Miss Emily.

— C’est absolument impossible ! s’écria-t-elle.

— Mais pourquoi ? Elles ne coûtent pas tellement cher !

— Ce n’est pas seulement une question d’argent ! Je n’aimerais pas voyager seule. Ça paraîtrait bizarre ! Vous ne croyez pas ?

— Du tout !

Miss Emily ne paraissait pas convaincue.

— Et puis, ajouta-t-elle, je serais incapable de m’occuper moi-même de mes bagages, je n’oserais pas descendre seule à terre dans des ports étrangers, je m’embrouillerais dans les changes…

Toutes sortes d’obstacles s’élevaient devant la vieille demoiselle, la jetant dans une telle détresse que Joanna se hâta de parler d’une fête champêtre, accompagnée d’une vente de charité, qui devait avoir lieu bientôt. Naturellement, on ne tarda pas à prononcer le nom de Mrs. Dane Calthrop.

Miss Barton se renfrogna.

— C’est vraiment une vieille dame, dit-elle. Il lui arrive de dire des choses !

Je demandai lesquelles.

— Je ne sais pas, répondit-elle. Des choses inattendues ! Et elle vous regarde drôlement, comme si vous étiez quelqu’un d’autre ! Je me fais mal comprendre, mais c’est très difficile à expliquer. Et puis, c’est un principe chez elle, elle ne veut jamais intervenir ! Or, il y a bien des cas où la femme d’un homme d’Église pourrait donner des conseils utiles, des avertissements même. Elle pourrait amener les gens à se ressaisir, à s’amender peut-être. Ils l’écouteraient, j’en suis sûre, car ils ont peur d’elle. Mais elle entend se tenir à l’écart et elle a la curieuse manie de plaindre des créatures qui ne sont vraiment pas dignes de pitié !

J’échangeai un regard avec Joanna.

— Malgré cela, poursuivit Miss Barton, c’est une femme très distinguée. C’était une demoiselle Farroway, de Bellpath. Elle est de très bonne famille, mais il faut croire que dans ces vieilles familles, on est souvent bizarre ! Elle aime beaucoup son époux, qui est un homme très intelligent, dont je me dis souvent qu’il est bien dommage qu’il soit venu perdre son temps au milieu des paysans. Je ne lui reproche guère que ses citations latines, qui m’égarent toujours un peu.

— Comme je vous comprends ! m’écriai-je.

— Jerry, expliqua Joanna, a fait des études coûteuses, mais quand on cite Virgile devant lui, il ne sait même pas que c’est du latin !

Cette remarque lançait Miss Barton sur un nouveau sujet.

— La maîtresse d’école, ici, dit-elle, est une jeune femme très désagréable. J’ai bien peur que ce ne soit une « rouge »…

Pour dire ce dernier mot, elle avait baissé la voix.

Un peu plus tard, tandis que nous reprenions le chemin de « Little Furze », Joanna me déclara qu’elle trouvait décidément Miss Barton « bien gentille ».

 

La plume empoisonnée
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